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Chapitre I

Ce soir-là, 20 décembre 1890, le général Lucien Le Corbeiller, enveloppé d’une robe de chambre, la moustache et la barbiche grisonnantes, causait avec sa fille, assise près de lui, dans le fumoir de leur somptueux hôtel, rue Saint-Dominique.
Ève, brune et jolie, à l’aurore de ses dix-sept ans, venait de revêtir une toilette de bal, en faille rose, et elle répondait, douce et timide, aux questions paternelles.
M. Le Corbeiller, étendu sur une chaise longue, paraissait souffrant, et l’un de ses pieds, gonflé et couvert de linges, attestait le rhumatisme qui l’obligea de prendre, avant l’âge, sa retraite de général de brigade.
Il demanda, avec un bon sourire :
— Alors, fillette, on a des secrets pour son père ?
— Oh ! non !
— Tu ne sais pas mentir !... Je le connais, moi, ton secret : il a vingt-cinq ans… Il porte barbe brune… C’est un sculpteur, laborieux et original, qui descend d’un grand écrivain et deviendra un grand artiste !... Et il s’appelle… César Brantôme !Gracieuse, elle lui posa une main sur les lèvres :
— Père, je t’en supplie ?...
Le général riait plus fort :
— Trop tard !... Le nom est parti !... As-tu fait tes petites confidences à ta mère ?
Ève se leva et dit, tragique :
— Maman est morte !
Des ombres obscurcirent le visage du général :
— Tu sais bien que je veux parler de ta seconde maman… de notre chère Antonia…
La jeune fille baissait la tête et gardait le silence.
Il reprit :
— Ève, je te trouve injuste avec Antonia, et cela me désole !... Antonia, ma femme, est si bonne, si tendre, si dévouée ! Elle t’aime tant !
— Oui, elle m’aime ; elle me le jure, du moins, dit Ève, parlant comme en un songe, mais son affection pour moi est bizarre, et, souvent, elle me fait peur !... Les caresses qu’elle me prodigue me gênent… Les douces paroles qu’elle murmure me semblent avoir un sens mystérieux, indéchiffrable, et ses baisers me brûlent, comme si, au lieu de ses lèvres, elle appliquait sur mon visage des tisons !
— Enfant, notre Antonia est exubérante en amitié et en toutes choses !... Elle a du soleil dans l’âme et les yeux !... Sais-tu ce que je me figurais ?
— Non, père…
— J’imaginais que tu lui en voulais de ce que j’ai fait pour elle, de ce que je lui ai reconnu par contrat, pour après ma mort – et te sachant assez riche du chef de ta mère – la partie de mon avoir dont la loi me permet de disposer ?
 

De ses beaux bras elle entoura le cou du général :
— Ah ! père, que tu me connais mal ! Je t’ai chagriné avec des histoires de rêve… Pardonne-moi ? Je tâcherai d’aimer ta femme… pour l’amour de toi… Jusqu’à ce jour, je n’ai pas pu !... Tu devrais me comprendre ! J’étais déjà grande, lorsque maman est morte… Je l’aimais… Je l’adorais… Elle était là, toujours présente à mon coeur et à mes yeux… et, malgré moi, oh ! bien malgré moi, je ne pouvais m’habituer à voir… ici... une autre à sa place !
 

Le général interrompit sa fille :
— Silence, Ève !... La voici !
Mme Antonia Le Corbeiller s’avançait, grande et droite, majestueuse, dans tout l’éclat de ses trente ans – le zénith des belles ; – et on observait, chez cette femme, de la lionne et de la panthère – de la lionne, par sa tête hautaine à l’épaisse chevelure fauve, soyeuse, et, çà et là, rouge et dorée, en ses prodigieux enroulements – de la panthère, par la souplesse féline de son corps ; deux yeux énormes, d’un vert d’algues marines, étincelaient au-dessus de son nez aux ailes roses et orageuses ; un léger duvet roux ardent, pointillé d’or, comme ses cheveux, ombrait des lèvres humides, vivaces, d’une chair neuve, presque sanglante. Tout en elle criait l’amour, et les sourcils qui se fronçaient à la moindre alerte, ses dents pointues, les lueurs de sang des prunelles, disaient, outre l’impériale Messaline des luxures, une gueuse très moderne.
 

Vêtue de satin gris, sous un manteau doublé de martre zibeline, haut gantée de Suède, et portant crânement un chapeau Velasquez à longue plume couleur de feu, elle embrassa le général :
— Tu es mieux, n’est-ce pas ?... Ce maudit rhumatisme t’a laissé tranquille ?
— Je vais très bien… Tu as fait une bonne promenade ?
Antonia s’exaltait :
— Oh ! superbe ! Quatre fois le tour du lac en automobile !...Un train d’enfer !...
— Je croyais que tu avais pris le landau ?
— Oui, mais j’ai rencontré mon ami le marquis Valentin de Beaugency, sortant de son hôtel des Champs-Elysées, dans sa machine électrique, première du genre, et, ma foi ! j’ai lâché la voiture pour prendre place à côté de lui !... Tu n’es pas jaloux de ce gentleman, hein ?
— Ni de lui, ni de personne ! J’ai confiance en toi…
— A la bonne heure !
 

La générale se tournait vers Ève :
— Eh bien, est-ce que l’on ne s’embrasse plus, chérie ?
Mlle Le Corbeiller tendit le front à sa belle-mère.
Vivement, Antonia lui empoignait la tête et lui campait deux chauds baisers qui effleurèrent les virginales lèvres.
Puis, sans s’occuper de la confusion de la jeune fille, elle lui prit les deux mains, et la contempla, minaudant :
— Comme te voilà belle, mon ange ! Est-ce que, par hasard, ce serait pour faire honneur à ton père et à moi que tu as arboré cette exquise toilette ?
— Vous oubliez, madame, que la duchesse de Chandor doit venir me prendre pour me conduire, avec sa fille, mon amie Suzanne, à l’Opéra-Comique ?
— C’est juste !... Je te souhaite beaucoup d’amusement !... Quant à moi, je ne troquerais pas ma soirée contre la tienne ; je la passerai tout entière, en une douce causerie, au coin du feu, avec ton père…
Et regardant la pendule :
— Grands dieux ! six heures et demie ! J’ai à peine le temps de m’habiller… Ève, ma chérie, viens donc avec moi ; tu seras assez gentille pour me servir de femme de chambre ?
Mlle Le Corbeiller demeura inerte, et un flot de sang vint empourprer les joues de la vierge.
Oh ! non, elle ne voulait pas y aller dans la chambre de sa belle-mère et surtout y rester seule avec elle ! La chaste brune se rappelait ce qui arriva, un soir qu’elle avait suivi la marâtre : Antonia, sortant du lavatory, toute nue, ses cheveux fauves épars sur ses épaules, ses yeux brillants de vertes lueurs, et sa voix perfide, tentatrice, ensorceleuse, qui osait : « Ève, ma chérie, regarde-moi ? Regarde-moi partout, et dis-moi si je suis belle ?... »
Ève s’enfuit, éperdue, sans chercher l’énigme, et, depuis ce soir-là, elle ne s’aventura jamais dans la chambre dangereuse.
A la nouvelle demande, elle répondit, glacée :
— Excusez-moi, madame… Je reste avec mon père… Isis, votre Egyptienne, est à l’office... Je puis la prévenir, si vous le désirez ?
— Inutile !
 

Maintenant, dans un immense et luxueux cabinet de toilette, Antonia se livrait aux soins de l’Egyptienne Isis, l’une de ses femmes de chambre.
Grande et musclée comme un homme, avec de gros yeux ronds et noirs, une chevelure brune abondante, les lèvres charnues, le teint jaune et bronzé, Isis portait un costume d’Egyptienne, un peu théâtral, et dont les étoffes éclatantes accentuaient encore l’étrangeté de sa virile personne.
Ces deux femmes, du même âge, se connaissaient depuis leur enfance ; et pendant que la servante baignait et savonnait l’académie merveilleuse de sa maîtresse, d’où s’exhalait une naturelle odeur de menthe et de verveine ; pendant que munie de tout un arsenal d’éponges ; de serviettes, de limes, de ciseaux, elle taillait les ongles roses des pieds et des mains, lustrait la longue et fauve chevelure, descendait et remontait autour des creux et des renflements, des roseurs et des blancheurs, des ombres dorées, de tous les trésors d’amour, la générale évoquait rapidement son histoire à elle, avec l’idée d’y ajouter, cette nuit même, un chapitre.
Issue d’un Turc, directeur de ménagerie, et d’une écuyère espagnole, Antonia Chérif – aujourd’hui Mme Le Corbeiller – était née à Hambourg, la ville cosmopolite par excellence, la ville des musicos les plus ignobles de l’Europe, immense marché aux bêtes féroces et aux filles de joie, la ville maudite des animaux, la ville bénie de la prostitution. A l’âge de quatorze ans, Mlle Chérif s’évadait de la roulotte, non qu’elle manquât de goût, ni d’ardeur pour les exercices des cages, où, toute gamine, elle figura près de son père, mais parce que le milieu lui semblait grossier, et, tout au moins, sans élégance.
Elle suivit en Egypte Muhieddin-Pacha, un des amants de sa mère, et elle emmena avec elle Isis, une petite servante, très heureuse de revoir le pays natal.
Le pacha lui avait fait donner une instruction des plus brillantes, et, pour l’en remercier, à Alexandrie, dans le harem, la fille du dompteur étrangla le maître ; puis, jouant la sultane éplorée, elle laissa, grâce à Isis, incriminer et pendre une des autres femmes.
Riche par les présents de Muhieddin, et des vols et des adultères, elle se convertit au catholicisme, devint la femme légitime de M. Emile Glandoz, consul général de France, qui lui reconnut une belle dot sur son avoir, et elle se débarrassa encore, et, cette fois, grâce au poison, du deuxième mari. Là, elle faillit être judiciairement inquiétée ; mais, ne pouvant nier, elle avouait son crime au frère même de l’époux, et Mgr Charles-Alix Glandoz, alors missionnaire, archevêque actuel de Bourges, à qui elle avait chuchoté des raisons passionnelles, lui évita le bagne ou la corde.
Entre des voyages lointains où, toujours escortée d’Isis, elle égrena son deuil, l’aventurière stoppait quelquefois à Paris, dans tout le rayonnement de la jeunesse et de la beauté.
A un bal de la Présidence, le général Lucien Le Corbeiller, veuf de la charmante et digne mère d’Ève, tomba amoureux de Mme Glandoz, née Chérif, et il lui donna son nom… Lucien allait-il mourir tragiquement, comme les deux autres ?
Souvent, Antonia regrettait les cages des animaux féroces ; et, pour se distraire, à la grande frayeur de Mlle Le Corbeiller, elle élevait et domptait un jeune tigre.
Habillée, elle questionna :
— Isis, as-tu donné la nourriture à Sultan ?
— Oui, maîtresse… Selon votre désir, je lui ai offert un chien en vie… Le tigre l’a boulotté, et il ne reste pas un os du cabot… — Bien !... Ce soir, tu te tiendras à mes ordres...
Et Antonia redescendit au fumoir, drapée en un peplum de cachemire blanc, ses fauves cheveux poudrés d’or.

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