« Introduction | Page d'accueil | Notes chapitre II "Madame Le Corbeiller s'éloignait..." »

En attendant le dîner...


En attendant le dîner, on passa au salon, et, sur la prière du général, Mme Le Corbeiller vint à sa harpe et chanta : superbe derrière l’instrument, les doigts agiles et artistes, le long des cordes, elle disait une mélopée où l’on encensait Galaor, et sa voix de contralto, s’abaissant presque jusqu’au registre masculin, rugit, voluptueuse, à l’évocation des amours du paladin bien-aimé pour éclater en sonorités de cuivre dans la gloire des batailles.
Depuis quelques minutes, Hermann, un des valets de pied, gros et blond gaillard, était entré et demeurait là, n’osant interrompre sa maîtresse.
Après les éloges enthousiastes de M. Le Corbeiller et le bravo plus discret de Mlle Ève, il annonça :
— Madame la générale est servie !
On se rendit dans la salle à manger, et, durant tout le repas, le vieillard eut pour son Antonia les yeux d’un amoureux de vingt ans.
Quand Ève fut partie, emmenée par la duchesse Berthe de Chandor, M. et Mme Le Corbeiller montèrent à la chambre du général et s’installèrent auprès de la cheminée où, par cette soirée hivernale, brûlait un bon feu de bois.
Très aimable, très douce, Antonia lut un journal du soir à son mari ; on prit une tasse de thé, et, vers dix heures, Lucien, selon son habitude, s’endormit dans un fauteuil.
Alors, la femme se dressa, et, debout devant le général, elle l’enveloppa d’un regard de haine.
Pour elle, cet homme incarnait l’obstacle !
L’obstacle, parce que, lui tombé, elle deviendrait riche, grâce à la libéralité de Lucien, qui, l’épousant, elle, sans fortune, après le gaspillage de l’argent des morts, lui avait reconnu tout ce dont la loi lui permettait de disposer, et qu’elle n’aurait plus l’humiliation de lui demander les sommes utiles à ses amours, et que cependant il ne lui refusait jamais !
L’obstacle, parce que, veuve, elle serait libre !
Mais, libre ? Ne l’était-elle pas déjà, et plus que toutes les femmes de son entourage ? Elle allait, venait, courait, nuit et jour, et le mari, dans sa naïveté d’honnête homme et son respect conjugal, eût rougi de mal interpréter les longues et bizarres absences de son idole.
Bien des noceurs et des viveuses connaissaient les dérèglements d’Antonia, et des histoires circulaient sur celle qu’on nommait Mme Barbe-Bleue : un individu, qui, dit-on, fut aimé d’elle, avait révélé l’existence d’une petite maison dans un quartier isolé de Paris, où elle recevait, en des nuits d’orgies, ses amants et ses maîtresses, toute la lyre des luxures ; mais le passé de la fille du dompteur, tout le monde l’ignorait, en dehors de Mgr Glandoz, pour la seconde partie, et de l’Egyptienne Isis, pour le bloc.
D’ailleurs, les bruits s’arrêtaient au seuil de l’hôtel de la rue Saint-Dominique où le général Lucien Le Corbeiller, malade, restait, la plupart du temps, confiné, et les langues se taisaient devant Ève.
Cette complicité tacite des amis enhardissait encore l’aventurière ; et, pareille à Théodora quittant la nuit son impérial palais pour aller se livrer aux bestiales amours des histrions et des gladiateurs, Mme Le Corbeiller, allumée par ses désirs monstrueux, fouillait Paris, depuis les magasins, les boudoirs et les riches salons jusqu’aux bouges, depuis les appartements discrets des proxénètes jusqu’aux maisons de tolérance et aux antres des tatas et des lesbiennes.
Et ce n’était pas une femme ayant des vices : c’était le Vice !
Ce n’était pas une pécheresse : c’était le Péché !... C’était le Sacrilège !
L’orgueil, l’envie, la gourmandise, la colère, la paresse, l’avarice même, par certains côtés, et la luxure, toutes les luxures, elle les incarnait en chair et en sang ; incube et succube, se féminisant ou se masculinisant, selon ses caprices, le monstre voguait vers l’île de Lesbos, ne dédaignant pas d’atterrir à Sodome et à Gomorrhe.
Cependant, il y avait une clarté en cette fange : Antonia était brave, téméraire même, et elle rêvait de s’habiller, un jour, en prima espada, et d’aller affronter, le glaive à la main, les fureurs d’un taureau en quelque arène espagnole, ou mieux encore de s’offrir une ménagerie, à l’instar de la paternelle, de donner des compagnons à Sultan, d’y dompter tigres et lions, de les combattre et de les immoler.
Avec son tempérament de feu, elle aurait pu être Charlotte Corday ou Judith, se rendre historique, mais elle restait Antonia, une créature sans honte et sans remords, instinctivement sanguinaire, et capable, en l’honneur de ses passions et de ses intérêts, de toutes les perfidies et de tous les crimes.
Le général se réveillait ; aussitôt, Antonia devint souriante :
— Il est plus de dix heures, Lucien… Il faut te mettre au lit, mon ami…
Elle l’aida à se dévêtir, l’entourant de filiales tendresses ; et, le mari couché, elle lui présentait son front pour qu’il y déposât l’habituel baiser du soir.
Mais, le général l’attirait dans ses bras :
— Pourquoi t’éloigner si vite, Antonia ?... Pourquoi, chérie, ne pas rester à côté de moi, comme aux premiers jours de notre mariage ?
— Et les médecins ?... Et tes rhumatismes ? Et les ordonnances ? sourit la belle aux cheveux fauves.
— Au diable les médecins, les rhumatismes et les ordonnances !
Il voulait de l’amour ; elle le repoussa doucement, non par crainte de nuire à la santé du vieillard, mais parce que l’heure devenait pressante :
— Non, mon ami… Tu dois être sage ! Allons, bonsoir !... Et, sans rancune, n’est-ce pas ?... C’est pour ton bien !...
Avant de se retirer dans ses appartements au premier étage, voisins de ceux du général, Mme Le Corbeiller s’assura que les domestiques étaient couchés, et elle pénétra dans un boudoir attenant à sa chambre.
Très bien approprié au caractère fantasque d’Antonia, ce boudoir, tendu en cuir de Cordoue et meublé dans le style mauresque, avec des panoplies, des marbres, des terres-cuites, des bronzes, et un tableau visible : « Judith tenant à la main la tête d’Holopherne », et une autre oeuvre masquée : « Les Leçons de Sapho à Lesbos » ; puis, une bibliothèque exhibant des livres religieux et renfermant en ses tiroirs secrets la collection illustrée dite des Fermiers Généraux, les ouvrages du Divin Marquis et des horreurs plus modernes.
Assise sur une chaise longue, le front entre ses mains, l’aventurière songeait :
— Pourquoi attendre encore, puisque ma résolution est irrévocable ?... Pourquoi pas ce soir ?... Bientôt, Ève va rentrer… Il faut en finir !
Onze heures sonnèrent à l’horloge du boudoir ; Mme Le Corbeiller se leva toute grondante :
— Oui, il faut en finir ! Je veux être libre !
Elle prit une lampe à abat-jour qui brûlait sur une table, et sortit.
Le silence régnait dans l’hôtel, et, en bas, la rue Saint-Dominique gardait, sous un ciel mort, le calme ordinaire des hivernales nuits.

Pour revenir à la chambre de Lucien, Antonia dut traverser le salon où le portrait de Le Corbeiller, en son grand uniforme de général de brigade, semblait lui barrer la route.
Elle lança au portrait un regard de défi, comme à une image vivante, et, retenant son haleine, allégeant ses pas déjà assourdis par les épaisses moquettes, Mme Le Corbeiller pénétra dans la chambre du malade. Là, elle tendit l’oreille, écouta un moment : rien ne bougeait en la demeure.
Après avoir posé sa lampe sur la cheminée, elle s’approcha du lit où dormait le grand vieillard… Oh ! nul danger ! nulle alarme !...
L’épouse avait une explication toute prête, si, brusquement réveillé, le général s’étonnait de la visite nocturne et amicale.
Ne venait-il pas de la supplier de rester auprès de lui ?... Eh bien, elle regrettait d’avoir été méchante, de s’être dérobée au devoir conjugal, et elle arrivait, docile et amoureuse.
Antonia n’eut pas besoin de recourir à ce subterfuge. Lucien dormait profondément, les bras hors du lit, sa chemise ouverte sur la poitrine, la tête enfoncée dans un oreiller de dentelles.
Mme Barbe-Bleue contemplait le dormeur et observait, sur les lèvres de l’homme, le bon sourire qu’elle lui voyait toujours, en l’entendant prononcer son nom à elle : Antonia.
Cette évocation sentimentale, très involontaire, ne la toucha nullement ; elle eut un geste de bravoure et entra dans le cabinet de toilette de son mari, d’où elle ressortit bientôt, ayant à la main un rasoir ouvert, dont la lame étincelait sous le feu de la lampe ; tout en elle vibrait, ses roux et épais sourcils se rejoignaient presque et sa chevelure paraissait auréolée d’or et de flammes.
Le général s’immobilisait dans le bon sommeil « fils de la mort », que la nature donne aux deux extrêmes de la création : les enfants et les vieillards, comme pour mieux les rapprocher du néant d’où ils sortent et où ils vont revenir.
Antonia, le rasoir à la main, fit un mouvement rapide ; il y eut un craquement sinistre de muscles et de chairs ; un soupir s’exhala de la poitrine de Lucien ; et, de sa gorge tranchée, le sang gicla jusqu’au visage de la meurtrière.
L’oeuvre de Mme Barbe-Bleue n’était pas terminée ; il fallait maintenant que l’on crût à un suicide, et la criminelle se mit à la besogne.
Avec un sang froid plus extraordinaire que sa férocité, elle ouvrit la main droite crispée du mort et y planta le rasoir.
Tout à coup, une main la saisit par les cheveux et la jeta violemment en arrière, loin du lit.
Superbe d’horreur et de désespoir, Ève grondait :
— Misérable ! ah ! misérable !
— Vous ?... Vous ?... Toi ?... balbutia la générale, blême d’épouvante.
— Oui, moi !... ramenée par un pressentiment !
Et Mme Le Corbeiller, bondissant à la porte, cria, éperdue :
— Au secours ! au secours !... A l’assassin !...
Mais le danger avait rendu toute sa présence d’esprit à la meurtrière, qui, en larmes, s’accrochait à la jeune fille :
— Malheureuse ! malheureuse enfant ! Tu ne vois donc pas que ton père s’est volontairement donné la mort ?... De ma chambre, j’entendais ses plaintes, et je viens d’accourir… trop tard… hélas ! trop tard !
Ève murmura :
— C’est vrai !... Pauvre père !... Lorsqu’il souffrait de ses blessures… plus douloureuses que les rhumatismes... il se cachait de vous… et il disait devant moi qu’il mettrait fin à ses jours !... Mais, je ne le croyais pas ! Je ne pouvais pas le croire !
Antonia gémissait, la figure toute barbouillée de sang et de larmes :
— M’accuser… m’accuser, moi qui l’adorais ?... Oh ! c’est de la folie !... C’est un crime, Ève !
La jeune fille leva les yeux sur Mme Le Corbeiller et prononça, repentante :
— Je vous demande pardon, ma mère ?
Pour la première fois, elle nommait ainsi – et dans quel moment ! – la femme du général.
Tous les domestiques, réveillés par l’appel d’Ève, se précipitaient dans la chambre du mort. Pas un d’eux ne s’étonna du suicide ; et le docteur Jean Herbier, un vieil ami de la famille, appelé rue Saint-Dominique, ne mit pas en doute, non plus, que M. Le Corbeiller s’était tué, car, d’un avis unanime, le général avait exprimé souvent l’intention d’en finir avec la vie.
Ève et sa belle-mère, à genoux devant la couche funèbre, semblaient prostrées par une immense douleur – Antonia surtout, dont les yeux hagards effrayèrent le médecin.
M. Herbier exhorta la veuve à prendre un peu de repos, et comme elle résistait, on la contraignit à rentrer dans ses appartements.
Le docteur, après les constatations légales, dissimula sous des bandages la blessure du général Lucien, et Ève demeura seule, avec deux servantes, à veiller, aux lueurs des cierges, le cadavre.
En arrivant dans sa chambre, Antonia redressa sa haute taille et elle eut un rire d’animal féroce, un rire monstrueux, un rire qui évoquait les glapissements des hyènes, la nuit, autour du charnier.
— Libre !... Je suis libre ! s’écria-t-elle, triomphante.
Alors, dans l’enivrement de sa victoire, elle perdit la notion des êtres et des choses : cette maison où, grâce à elle, la mort venait d’entrer, lui parut horrible ; ces larmes, ce deuil, n’étaient pas faits pour la joyeuse Barbe-Bleue... Pourquoi n’utiliserait-elle pas sa première nuit de véritable liberté ? Eprouvait-elle la tristesse et la consternation de tous les autres ?... Non !... Elle vibrait d’allégresse et moussait de désir... Eh bien, pourquoi, puisque personne n’en saurait rien, n’irait-elle pas retrouver M. Ovide Trimardon, un de ses amants, qui, justement, l’attendait au Moulin-Rouge ?
Exaltée par cette idée, et sans réfléchir plus longtemps, elle passa dans le cabinet de toilette.
Pendant qu’elle lavait son visage, l’eau de la cuvette se teignit de rouge, et Mme Barbe-Bleue ricana encore du ricanement des bêtes chercheuses de tombeaux :
— Ah ! oui, le sang !... son sang à lui !...
Et elle pensa à lady Macbeth déclarant, en ses remords, que l’eau de l’Océan tout entier n’effacerait jamais la tache du sang de Banco, demeurée sur sa dextre.
Mensonges du génie, mais, enfin, mensonges ! Pour elle, à l’encontre de l’héroïne de Shakespeare, quelques gouttes versées dans son aiguière de vermeil auraient vite raison du sang de l’époux.
Ses ablutions faites, elle revêtit un costume de bal, une robe de faille violette aux précieuses dentelles, mit à ses oreilles et à ses bras les trésors de ses coffres à bijoux, se coiffa d’un chapeau Lamballe, s’enveloppa d’un manteau de renard bleu, et, avant de sortir, ouvrit une issue secrète percée dans l’alcôve et appela :
— Isis !
L’Egyptienne qui veillait, et que Mme Barbe-Bleue traitait comme une esclave, ne parut nullement émue – malgré la sinistre aventure – de voir sa maîtresse en costume de bal.
— Rien de nouveau... là-bas... dans la chambre ? demanda la générale.
— Non, maîtresse.
— Tu vas aller me chercher un fiacre… Il attendra à l’endroit ordinaire… Puis, tu iras dire à Mlle Ève que je suis souffrante, mais que cela ne m’empêchera pas de la rejoindre avant le jour.
— Oui, maîtresse.
Isis disparut et revint annoncer que la voiture stationnait au lieu désigné.
Antonia poussait le verrou de la porte donnant à l’intérieur de l’hôtel et descendait, escortée de la camériste, par l’escalier de service.
Elle sortit, dans un va-et-vient habile de l’Egyptienne, sans être vue du concierge, et ordonna, montant en voiture :

— Cocher, au Moulin-Rouge !

 Page Précédente                                Suite...


 

Ecrire un commentaire