10.03.2008

Elle prit un flambeau...

Elle prit un flambeau et se dirigea vers la chambre de la jolie brune, frappa à la porte et dit d’une voix très douce, de sa voix de « maman » :
— Ève, ma mignonne... c’est moi !
Mlle Le Corbeiller ne dormait pas ; elle répondit, hésitante :
— Que voulez-vous, ma mère ?
— Ouvre, ma chérie... Je te le dirai, quand je serai entrée…
— Je suis à vous dans un instant…

Des pas légers sur le tapis et des frôlements de linge annoncèrent à la visiteuse que la jeune fille se levait et passait ses jupes.
Un verrou glissa, et la porte s’ouvrit.
Mais, en regardant la marâtre dont le blanc peplum aux transparences voulues laissait voir son académie ; en observant surtout les joues en feu, les yeux ardents, les lèvres frémissantes et tout le corps en joie, Ève – outragée dans son deuil – eut un cri d’horreur et repoussa la porte sur sa belle-mère.
— Qu’as-tu donc, mon enfant ? dit Mme Barbe-Bleue… Voyons, ouvre ?
Et comme Ève, ne sachant que dire, gardait le silence, Antonia se mit à heurter la porte de la chambre avec ses poings et ses pieds :
— Ouvre !... ouvre !... Ève, je le veux ! je l’ordonne !
Tout à coup, se ressaisissant, la veuve haussait les épaules et rentrait chez elle, où elle trouva de nouvelles excitations en ses abominables lectures.
Une heure plus tard, Isis, très mystérieuse, vint lui annoncer :
— Mme la duchesse de Chandor et Mme la baronne des Gravières descendent de voiture…
— Ensemble ?
— Non, maîtresse… Elles se sont rencontrées devant l’hôtel.
— Bien !... Personne dans l’escalier de service ?
— Non, maîtresse.
— Cours attendre ces dames.

Bientôt, les nobles amies d’Antonia pénétrèrent en le boudoir, fort jolies, l’une et l’autre : la duchesse Berthe de Chandor, grande blonde à l’oeil gris strié d’or, paraissait avoir trente-cinq ans ; la baronne Cécile des Gravières, plus petite, avec des cheveux noirs, un profil énergique et la peau ambrée des Andalouses, n’avait pas dépassé la trentaine.
Toutes deux portaient des costumes masculins : vestons et pantalons de drap sombre, gilets de fantaisie, cols rabattus sur des cravates à la Colin-Vagault, bleu et rose ; elles tenaient à leurs bras des pardessus d’hiver, et sur les chevelures enroulées avec art s’enfonçaient de mignons chapeaux mous, très cascadeurs.
Antonia se précipita vers elles, et il y eut un échange de baisers, une « fricassée de museaux », aurait pu dire la grande rousse en son langage argotique des faubourgs.
Mais Mme Barbe-Bleue se contenta de glorifier ses visiteuses :
— Vous m’avez obéi, et vous êtes charmantes !... Ces vêtements d’hommes sont appropriés à la circonstance !
— Drôle d’idée tout de même, objecta Mme des Gravières, de nous inciter à nous travestir ainsi pour venir chez toi faire la fête ?
— C’est qu’il ne s’agit pas de rester ici, ma chère Cécile !
— Encore quelqu’une de tes excentricités ? fit la duchesse de Chandor.
— Plaignez-vous donc de mes excentricités !
— Et où nous mènes-tu ?
— Je vous le dirai, après un souper aimable et rapide…
— Ah ! J’y suis !... Tu nous emmènes... là-bas... à ton hôtel du quai d’Orléans…
— Tu n’y es pas, Berthe !
— Quoi, alors ?
— Curieuse !... Tu le sauras, quand nous aurons soupé… Donc, à table !
On s’installa, et, ces dames, peu affamées, vidèrent plusieurs bouteilles de champagne. — Et ta belle-fille ? questionnait Mme des Gravières.
— Elle dort ! ricana la Barbe-Bleue .
Puis se tournant vers la grande blonde :
— A propos, Berthe, et la tienne fille, et ton mari ?
Mme de Chandor allumait une cigarette :
— Mon mari est au cercle… ou ailleurs… dans l’extra conjugal… Quant à Suzanne, elle est rentrée hier à son couvent, d’où elle se fera probablement chasser, un jour ou l’autre… comme il advint à madame sa mère !
— Pour les mêmes raisons ?
La Supérieure prétend qu’elle débauche les autres élèves !

Duchesse et baronne fumaient et riaient ; Mme Barbe-Bleue entra dans son cabinet de toilette et en ressortit bientôt, vêtue d’un costume masculin à peu près pareil à ceux de ses amies, et ornée d’une perruque noire sur sa rousse chevelure ; elle se coiffa d’un melon, prit une canne, alluma un cigare et dit :
— En route !...
— Où allons-nous ? insista la duchesse.
— Tu tiens absolument à le savoir ?
— Oui… absolument !
— Eh bien, nous allons au Perroquet Gris !
Au Perroquet Gris ? s’écria la baronne, effrayée, en cet endroit dont nous parlait, l’autre nuit… ton... cavalier... Trimardon, quai d’Orléans ?
— Tout juste !
— Mais c’est un coupe-gorge abominable ! fit, à son tour, Mme de Chandor.
— Oh ! tu exagères !... Le milieu est original et, à Paris, il faut tout connaître… Allons, venez ?
— Jamais de la vie ! A ton petit hôtel du quai d’Orléans… tant que tu voudras !... On y est chez soi... mais au Perroquet Gris, jamais ! jamais !
— Alors, tu refuses de m’accompagner, Berthe ?
— Je crois bien que je refuse !
— Et toi, Cécile ?
— Moi aussi, et j’estime que tu n’as pas plus envie que nous de t’y rendre ?... C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ?
La générale Antonia décrochait d’une panoplie un revolver et un poignard qu’elle glissa dans les poches de son veston :
— Je prends toujours ces joujoux-là... Quand on va dans le monde, on ne peut pas savoir !... C’est décidé, vous ne venez pas ?
— Non !
— Non !
Mme Barbe-Bleue les laissa partir, et, enveloppée d’un mac-ferlane à carreaux, elle sortit de l’hôtel.
Maintenant, sous les ombres, elle descendait d’un fiacre, boulevard Rochechouart, et marchait, audacieuse, vers le Perroquet Gris.


Depuis le soir où le Môme-Goupin rencontra Ernest Lampier à la porte du Moulin-Rouge, le Beau-Nénesse vivait dans « l’appartement » que son ami occupait avec la Vrille.
Les locataires se trouvaient bien ; la concierge, Mme Turot, dont ils surent se faire craindre et brider la langue, fermait les yeux devant leurs escapades, et puis, ce qui enthousiasmait le Môme-Goupin, c’est qu’en montant sur une table et en avançant le chef dans la lucarne en tabatière, on voyait la tour Eiffel avec son phare qui tournait rouge, blanc et vert, en la nuit sombre.
Comme l’avait pompeusement annoncé Eugène au camarade, le ménage était dans ses meubles ; et quels meubles ! Toute une variété de fabrication ! Un lit de cuivre pour le Môme et la Vrille , un divan pour Ernest, une table de salle à manger en chêne, un buffet en noyer, des chaises en palissandre, une suspension en bronze doré, accrochée à l’une des solives du galetas, un tapis moquette, un fourneau, des casseroles et six couverts en ruolz, marqués, ainsi que le linge, d’un chiffre qui n’appartenait pas aux habitants de la turne.
Eugène s’était procuré ces diverses choses de la manière la plus simple : d’abord, un jour qu’on l’avait pris comme auxiliaire pour opérer un modeste déménagement, sur la rive gauche, il fila, pendant que les autres déjeunaient, emmenant la voiture des meubles initiaux, une petite voiture à bras dont il se débarrassa en un terrain vague, après l’avoir déchargée rue du Mont-Cenis. Bientôt, à l’humble mobilier d’ouvriers, il ajouta des objets plus luxueux, volés dans les magasins ; il espérait en déballer d’autres.
Et, au milieu de cette honorable collection, le Môme-Goupin, la Vrille et le Beau-Nénesse menaient un ménage à trois tout à fait exemplaire, sans querelle, sans jalousie de la part d’Eugène – ignorant ou voulant ignorer que l’ami partageait les faveurs de sa maîtresse.
On donnait quelquefois des soirées intimes. Eugène allait « aux provisions » : ici et là, d’étalage en étalage, il enlevait un jambon, une terrine, des bouteilles de vins et de liqueurs, un fromage, du café, des gâteaux.
Alors, on allumait la lampe dorée, et l’on s’en flanquait, à la santé du négoce parisien, jusqu’au lever de l’aurore.
Une nuit, Ernest amena son ancien patron, Mathieu, dit la Terreur de Montparno, et ce fut pour le Môme-Goupin un événement aussi considérable que si l’aminche lui eût présenté un empereur.
Tous les soirs, le figurant arrivait à son théâtre, et comme il était, on le sait, de visage agréable, Ernest ne tarda pas à rencontrer une de ces basses prostituées dont les boulevards extérieurs fourmillent, et qui s’éprit ardemment du gosse.
Aujourd’hui, la Betterave , après son honteux travail nocturne, donnait à son p’tit homme des rendez-vous au Perroquet Gris.
Lampier n’affectait pas envers la toilette le dédain bizarre du Môme-Goupin qui, entre les enlèvements de meubles et les rapts victuailles, oubliait de « se décrocher » des habits.
Grâce à sa maîtresse, le Beau-Nénesse allait et venait dans un complet vert en drap de billard, chaussé de hautes bottes et coiffé d’un large feutre.
Dans sa nouvelle situation, il aurait pu louer une chambre, un garni ; mais ne voulant pas lâcher les camarades avec lesquels il était si bien fait pour s’entendre, il les obligea seulement à nettoyer la turne et à la garantir contre les intempéries.
Le figurant du théâtre des Batignolles songeait toujours à la belle dame qui lui demanda son adresse, un soir, place Pigalle, devant l’Abbaye de Thélème et lui glissa un louis d’or, en le regardant d’une singulière façon.
Cette adresse, il l’avait donnée chez le Môme, et il attendait des nouvelles de la grande inconnue.
Eugène, de son côté, ne se plaignait pas des affaires ; le soir, devant le Moulin-Rouge, tout en exerçant le métier d’ouvreur, il pratiquait avec succès le vol à la tire ; le jour, il se distinguait au Chalet du Cycle et dans tout le Bois de Boulogne, à la fois commissionnaire et entremetteur, et ses nombreuses occupations ne l’empêchaient pas, en flânant le long des boutiques, d’approvisionner son ménage de vin, de liqueurs et de victuailles.

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