10.03.2008
Or cet après-midi...
Or, cet après-midi, vers-cinq heures du soir, le Môme-Goupin se trouvait avec son hôte, le Beau-Nénesse, en leur commun logement.
Debout près d’un miroir, Ernest pommadait sa brune chevelure, et Eugène qui, enfin, s’était habillé de neuf – oh ! gratis ! – fumait une cigarette, en admirant le camarade et en songeant à organiser, non une traite des blanches, mais le « lancement » de sa chérie.
— Alors, c’est ce soir qu’elle commence, la Vrille ? demanda Ernest.
— Oui, ce soir.
— Elle arrivera, je crois !
— Tu parles !
— Oùsque tu la diriges, en premier ?
— Sur le boul’Roch’… Faut bien commencer quelque part, s’pas ?... Ensuite, nous verrons… quand elle sera bien nippée… aux Folies… au Casino, au Moulin…
— T’as raison, et si tu veux, ma gosse, à moi, la pilotera, ce soir et demain… En voilà une, la Betterave , qui a le chic pour débrouiller la jeunesse !
— Oh ! la Vrille saura bien se débrouiller toute seule !
— Ce que je t'offrais … c’est en ami ?
— Oui… t’es un zig, toi !... Mais vois-tu, Ernest, cette petite rosse de Rose, pour moi, c’est un avenir !
— J’t’écoute !
— Un avenir plus chouette que celui de ta Betterave, sur l’extérieur et au Perroquet !...
Une voix de fillette montait de l’escalier, chantant un refrain de barrière ; la porte s’ouvrit et entra Rose Boursin, dite la Vrille.
Petite et maigriotte, en jersey brun moulant sa taille, et jupe de laine rouge trop courte laissant voir ses jambes grêles vêtues de soie noire, chaussée de souliers Molière – le dernier vol du Goupin – orgueilleuse de ne pas porter de corset, les seins durs et ronds comme des pommes, cette gamine de quatorze ans, pas encore jolie, ne manquait point de saveur ni de grâce, avec son bleu regard, des cheveux d’un rouge acajou, tordus et dressés sur le sommet de la tête, des dents de jeune chien, des lèvres vermeilles et un nez effrontément levé.
Elle venait d’ôter son fichu et s’avançait en un déhanchement veule de fille habituée aux paresseuses errances.
Le Môme-Goupin l’apostropha :
— D’où que tu viens, la Vrille ? Je veux le savoir !
Elle répondit, indolente :
— Qu’est-ce que ça peut te f… à toi, d’où que je reviens ?... Je reviens de mes affures (affaires)…
Eugène applaudit son élève :
— Ce qu’elle est épatante, cette petite rosse-là !
Le Beau-Nénesse sourit à une idée qu’il trouvait très drôle et tout de suite, il la communiqua à ses hôtes :
— Si vous voulez, les aminches ; nous allons faire une répétition générale, comme pour les pièces de théâtre ?
— Une répétition générale ? dit Rose Boursin, étonnée.
Alors, le figurant au théâtre des Batignolles exposa :
— Moi, je jouerai le rôle du client qui se balade ; toi, Eugène, tu feras celui attend chez le mannezingue… Et toi, la gosse, tu vas truquer...
— C’est ça qui va être rigolo !... Eh bien, mon colon, f...-toi-z’-y à te balader ; tu vas voir comme j’allume !
Mais Ernest crut devoir ajouter des explications techniques ; il montra successivement les parties libres du grenier, une embrasure sous la lucarne, la descente de lit, les alentours du fourneau ; il avait l’air de planter des décors :
— Ça, c’est le trottoir... ça, le mannezingue, et ça, le garno !
Puis, frappant dans ses mains, comme il le voyait faire, chaque soir, au régisseur du théâtre des Batignolles :
— En scène !... En scène, mes enfants !
Il commençait à se promener avec les allures d’un noctambule, heureux de son sort ; la Vrille l’arrêta :
— Est-ce un jeune ou un vieux que tu représentes ?
— C’est kif-kif bourricot !
— Non, c’est pas kif-kif bourricot, du tout !
— Parce que ?
— Parce que les jeunes et les vieux on ne les aguiche pas de la même manière, voilà !
— Un vieux ! annonçait Ernest, qui reprit sa promenade.
Rose, humble et modeste, passa, repassa à côté du Beau-Nénesse, le frôlant et lui lançant de timides œillades.
Et, à peine enhardie, elle murmurait, larmoyante :
— Monsieur ?... Mon bon monsieur, voulez-vous m’écouter ?
Le faux vieillard stoppa net et déclara, ironique :
— Zut, alors !... Ah ! si c’est ainsi que tu t’y prends !
La Vrille se dressait :
— Mon cher Nénesse, tu n’es qu’une tourte !... Les vieux messieurs distingués... on doit commencer par les attendrir, en leur contant des blagues !... On leur dit qu’on aimerait mieux faire un travail plus honnête... Mais, voilà ! Une marâtre vous a fichue à la porte, et on ne sait où aller coucher…Ou bien, votre père est mort, votre mère est infirme, et l’on se dévoue pour ses jeunes soeurs… ou bien : les auteurs de vos jours – des ivrognes – vous battaient… on est une malheureuse orpheline, dont les parents sont vivants…
— Mais, où donc que tu as appris tout ça, la Vrille ? fit Eugène, admirateur.
Rose le toisa, clignant de l’oeil, de son oeil spirituel et canaille – l’œil de Montmartre :
— Oùsque les chats apprennent à attraper les rats, hein, le Môme ?
— C’te bêtise ! ils apprennent tout seuls : c’est dans le sang !
— Eh bien, moi, c’est kif-kif !...
On ne pouvait décemment terminer la répétition, sans un « extra », ne fût-ce que pour émoustiller la Vrille.
Justement, Ernest venait de recevoir un louis de la Betterave ; il proposa d’aller le casser en gueuleton aux Deux-Palmiers, rue Ramey, un bistro chouette, où l’on était presque sûr de rencontrer la Terreur de Montparno ; la Vrille irait de son côté, et les hommes lâchant, l’un son théâtre des Batignolles, l’autre ses voitures du Moulin-Rouge, iraient attendre la gosse chez le père Sumatra, au Perroquet Gris.
La Vrille , heureuse, se mit un ruban bleu dans le chignon et remplaça son fichu par un waterproof brun, nouveau cadeau du Goupin, venu comme les autres, de la foire-d’empoigne.
On descendit sur le palier du premier étage. Rose, Ernest et Eugène croisèrent une femme d’une cinquantaine d’années aux cheveux gris, à la physionomie usée de travailleuse, humblement, mais proprement vêtue, et portant deux lourds paniers d’oranges ; la locataire voulait éviter le trio joyeux, mais embarrassée par les fardeaux, elle n’eut pas le temps d’ouvrir sa porte, et se résigna à entendre les salutations du Môme-Goupin :
— Bonjour m’ame Lagneau…Ça va ?
— Mais, oui, monsieur Eugène… Ça va à peu près… on travaille !
— Et Mlle Fleur-de-Paris ?
— Vous voulez dire Georgette, ma fille ? J’oublie toujours qu’on lui a donné ce nom… Fleur-de-Paris… dans le quartier… Vous êtes bien aimable… Elle fait comme sa maman, elle trime, la chère petite !
— Heureux de vous savoir, l’une et l’autre, en santé !... Au revoir et bonne chance, m’ame Lagneau !
La marchande d’oranges rentra chez elle, et Eugène, rigoleur, lança au Beau-Nénesse :
— En voilà une, par exemple, qui se colle joliment les doigts dans les mirettes, si elle croit que sa fille est une vertu ; il y a longtemps que la Fleur est avec César Brantôme, le sculpteur du boulevard Rochechouart !
— Qu’est-ce qui t’a renseigné, le Môme ? interrogea laVrille.
— Parbleu ! c’est Boule-au-Dos… aujourd’hui, le larbin de M. César…
Et ôtant sa casquette, avec le plus grand respect :
— Un vrai zigue ! Un costeau, M. César !
II n’eût pas été poli de passer devant la loge, sans dire un amical bonjour à la concierge, Mme Zénaïde Turot, histoire de se payer sa tête.
Rose et les deux amis venaient de pousser la porte vitrée donnant sur un réduit, et ils observaient la vieille gardienne, une boulotte à chevelure blanche et crépue, sous un bonnet de fausses dentelles noires, la bouche édentée et vêtue d’un paletot d’homme par dessus une robe en lainage lie-de-vin.
— Ah ! vous voilà, mauvais sujets ! dit-elle, aimable.
Et contemplant, toujours souriante, le figurant des Batignolles :
— Est-il joli, ce gamin-là !... Avec sa figure d’ange et ses grands yeux, et, n’était l’ombre des moustaches, on jurerait une demoiselle !
Eugène ricana :
— Pas comme vous, alors, mère Turot ! Vous avez l’air d’un birbe !
— C’est parce que j’use la défroque de mon pauvre défunt, que tu m’envoies ça, le Goupin ? N’importe ! Mon cher Narcisse était un brave homme, un travailleur… Il est mort, en faisant l’escalier…
— Il a lâché la rampe, quoi !... Dites donc, m’ame Adélaide, gironde comme vous l’êtes, vous lui en avez planté des cornes au bon Narcisse ?... C’est pas lui, hein, qui a fabriqué votre fille, Zozo Pattes-en-l’Air ?
Mettre en doute la vertu conjugale de Mme Turot, c’était l’outrager ; mais en évoquant sa fille Zoé, la Zozo du Moulin-Rouge, on la jetait hors d’elle-même.
Qu’on ne s’y trompe pas ! Si Mme Adélaïde avait chassé Zozo, dans un vent de malédiction, ce ne fut pas parce que la jeune personne déguerpit, un soir, enlevée par un bookmaker, après une noce de diablesse ! Oh ! non ! La concierge ignorait ces préjugés d’une autre époque, mais elle en voulait à sa fille d’oublier sa mère et de ne lui adresser jamais le moindre souvenir – un billet bleu, quelques jaunets, une thune !
Aussi, dès que le Môme eut décoché cette flèche du Parthe, Mme Turot, armée de son balai, s’élança contre le Môme-Goupin.
Mais, déjà, le trio goguenard longeait, en courant, la rue du Mont-Cenis et arrivait aux Deux-Palmiers, le bistrot indiqué par le Beau-Nénesse.
La joyeuse bande s’installa dans la salle commune, et Ernest, qui régalait, ordonna l’apéritif et le menu : de l’absinthe, des escargots, un navarin aux pommes, des côtelettes aux cornichons, du gruyère, un mendiant et du vin cacheté, des gâteaux, du café, du cognac, des liqueurs.
Il fallait bien que cette rosse de Vrille se piquât un peu le nez, ainsi qu’il avait été dit, pour se donner du coeur à l’ouvrage.
La Vrille ne demandait pas mieux, et les bouteilles se succédèrent, dans la gaieté générale.
Çà et la, des hommes et des femmes du peuple mangeaient et buvaient.
Quelqu’un dit :
— Voilà la Terreur de Montparno !
Tout le monde se tourna vers cet énorme gaillard, haut de six pieds, à la musculature herculéenne, avec des yeux noirs, luisants comme des braises, au-dessus de l’embroussaillement d’une barbe fauve. Malgré le froid de cette soirée hivernale, il ne grelottait pas sous un pantalon et un bourgeron de toile bleue, coiffé d’une casquette en peau de lapin.
Le Beau-Nénesse poussa une joviale exclamation et bondit au-devant de l’hercule.
— Salut, m’sieu Claude Mathieu !... Salut, chef ! cria-t-il, enorgueilli de montrer à l’assistance qu’il connaissait un tel personnage.
Une grosse voix répondit :
— Ah ! te voilà, moucheron ? Tu n’es donc pas encore à la planque (au poste) ?
— Ça s’rait pas à faire !... Et vous venez bâfrer icigo (manger ici), m’sieur Mathieu ?
L’autre gronda :
— Pour bâfrer, il faut du pêze, (argent), et je suis meule (à sec) ! Pas même quatre ronds pour remiser ma viande chez Fradin !... Je venais voir si je ne trouverais pas un monant (ami) pour me refiler une thune !... Nib de nib ! (rien du tout).
Ernest dit, stupéfait :
— Comment, vous... vous, m’sieu Mathieu…, une terreur ? Pas possible ! Oh ! non, là !... pas possible !
— Tu sais bien que c’est brûlé à Montparno, que j’ai été obligé de me barrer, quand il y a eu de la gauche avec les cognes.
Et, dans un geste d’effroyable menace :
— Tiens, vois-tu, crapaud, la louche (main) me démange ! Faut, cette nuit, que je dégringole un pante !
Le figurant du théâtre des Batignolles invita Claude Mathieu à partager leur repas, et ce fut une occasion de nouvelles beuveries.
On allait prouver à la Terreur de Montparno qu’on n’était pas des mufles et s’honorer de recevoir à une table de jeunes ce dieu de la poigne. Mais, tout en engloutissant des charcuteries et des vins, l’hercule demeurait sombre, farouche, et il annonça à plusieurs reprises, comme s’il se parlait à lui-même, mais assez haut et d’une voix assez tragique pour faire passer un frisson dans les veines de ses hôtes, qui, pourtant, se croyaient, elle, une rude lapine, et eux, de rudes gars :
— Y a pas !... Faut que je dégringole un pante !
A huit heures, le Môme observa qu’il était temps de se dégourdir les jambes, si l’on ne voulait pas que la gosseline perdît sa soirée : la noce avait du bon, mais, vivent les affaires ! Du reste, la Vrille grillait de commencer son labeur, et depuis un instant, elle tirait Eugène par la manche, en lui montrant la pendule – un cartel suisse, orné d’un paysage, avec les deux palmiers légendaires auxquels le bistrot devait son nom et qui, plus grands, illustraient la devanture.
L’addition payée, il ne restait plus rien au Beau-Nénesse sur le louis de la Betterave , mais le Môme possédait trente sous ; il offrit des cigares. La bande quitta les Deux-Palmiers, et de la rue Ramey se dirigea vers le boulevard Rochechouart.
Fièrement, le Goupin ouvrait la marche, donnant le bras à la Vrille ; et, derrière les Mômes, suivaient le Grand Mathieu et le Beau-Nénesse.
Si Mme Barbe-Bleue avait – d’après un mot de Gambetta – « le vice bien portant », la Terreur offrait le spectacle du « vin triste » ; il marchait, la tête basse, les mains dans les poches de son pantalon de toile, en suivant son éternelle idée :
— Y a pas !... Faut que je dégringole un pante !
Ernest, le voyant lugubre, hasarda :
— Dites donc, m’sieu Mathieu, si vous êtes si purée, pourquoi que vous ne vous adressez pas à votre femme ?
— Ma femme ?... quelle femme ? grondait le colosse.
— Parbleu ! à votre légitime ! Vous m’avez dit, une fois, là-bas, à Montparno, que vous étiez marié ?
Mathieu haussa les épaules :
— Est-ce que je sais où elle est, la rosse ! Il y a plus d’un an que je la fouine (cherche)… Elle aura changé de nom, pour sûr... afin que je ne puisse pas, comme je le faisais, de temps à autre, aller tout chambarder chez elle et siffler au disque (demander de l’argent) ! C’était mon droit !... Ce qui est à elle est à Bibi, n’est-ce pas, moussin ? (enfant) ?
— Mais, certainement ! dit le beau marle de la Betterave , heureux et fier d’être choisi pour confident par son ancien directeur... Elle a donc de la galette, Mme Mathieu ?
— Il y a des jours ! Elle travaille... sa fille aussi… On n’est jamais sans le rond dans sa turne !
— Et vous voudriez bien savoir où elles perchent votre flôme (légitime) et votre côtelette (fille), pour leur chaparder leur galtouze (argent) ? Ah ! c’est juste ! c’est logique !
— La gosse n’est pas de moi ; ma femme l’a eue deux années avant notre conjungo... Elle a vingt ans maintenant, la fille... Y aurait de quoi faire avec elle !
On arrivait boulevard Rochechouart : les trois hommes s’assirent sur un banc, et, immédiatement, la Vrille se mit à errer sous les arbres, indifférente aux mauvais regards que lui jetaient, au passage, ses concurrentes.
Justement, ce soir-là, les filles en cheveux pouvaient manoeuvrer avec une sécurité absolue ; nul danger administratif, pas de rafles policières à craindre : « les Mœurs » – on venait de l’apprendre par un rôdeur – opéraient dans un autre quartier.
Du premier coup – et sans hésiter – Rose atteignit le summum de l’art.
Le Môme-Goupin, le Beau-Nénesse et la Terreur de Montparno admirèrent par trois fois les envolées de la Vrille , la première avec une sorte de bookmaker, la seconde avec un vieux monsieur, la troisième avec un individu rasé que Lampier déclara devoir être un acteur.
Et elle allait et venait du boulevard à une chambre d’hôtel, envoyant de petits signes au Goupin.
Inutile de décrire la joie du Môme-Goupin, qui n’avait d’égale que celle du Beau-Nénesse.
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