10.03.2008
Chapitre III
Sa Grandeur Monseigneur l’archevêque de Bourges !
Bien qu’il ne soit pas d’usage de nommer à haute voix les visiteurs d’une maison en deuil, Hermann, très grave dans sa livrée noire, avait solennellement annoncé le prélat, vieil ami du général Lucien, et Mgr Charles-Alix Glandoz, haut et maigre sous la robe violette, la croix d’émail et d’or brillant sur sa poitrine, les cheveux gris, l’oeil très doux, entra au grand salon, aspergea le catalfaque dressé parmi les cierges et, ayant dit des orémus, il s’inclina devant les dames Le Corbeiller.
Veuve et orpheline, aussi dévotieusement l’une que l’autre, et paraissant aussi affligées en leurs longs voiles noirs, baisèrent l’anneau pastoral ; puis, sur un geste de Mgr Glandoz, la Barbe-Bleue suivit l’archevêque dans un salon voisin et un peu obscur, de l’obscurité religieuse de la mort.
Antonia, larmoyante, défaillante, allait s’asseoir : l’archevêque lui commanda de rester debout pour l’entendre.
— Madame, dit-il, quand mon ami le général Lucien voulut faire de vous sa femme, il y eut en moi une grande lutte de conscience... Devais-je intervenir et dénoncer votre… malheureuse aventure ? J’ai gardé le silence, par pitié, envers lui, qui vous aimait, et envers vous, par devoir religieux. Aujourd’hui, dans la maison en deuil, la mort de mon frère, votre crime passé et que le secret confessionnel m’ordonne d’oublier, ce crime m’inspire un soupçon grave, et je vous demande de jurer que vous n'êtes pour rien dans le trépas du général ?
Elle répondit, à genoux, les mains dressées vers le ciel et d’une voix très basse :
— Sur le Christ, je le jure !... Monseigneur, j’aimais, j’adorais le général Le Corbeiller, une des gloires de ma patrie adoptive !... Auprès de Lucien, mon orgueil et mon idole, je rachetais une folie jalouse, un crime horrible, mais qui, vous le savez, et Dieu aussi, eut l’excuse de la passion… de l’amour humain !… Le général s’est tué, lui si courageux – et tous les médecins le proclament – dans un accès de fièvre chaude… Je veillai... mais je suis arrivée trop tard… hélas ! trop tard !... Mon rédempteur est mort !... Je pleure, et je voudrais mourir !... Ah ! monseigneur, vous si charitable à la pécheresse, n’accablez pas une innocente ?...
Mme Barbe-Bleue versait des larmes, et l’archevêque lui donnait sa bénédiction la plus évangélique.
On célébra à Sainte-Clotilde les funérailles du général Lucien Le Corbeiller.
Habituellement rigoureux, le clergé n’avait formulé aucune opposition, le suicide ayant été expliqué d’après la méthode d’Antonia et des docteurs.
Le Tout-Paris mondain et militaire assistait à la cérémonie, où le Président de la République se fit représenter par un des officiers supérieurs de sa maison ; le ministre de la guerre en personne, ainsi que de nombreux généraux, amis et anciens compagnons d’armes du défunt, et des soldats, et des musiques, et des drapeaux escortèrent l’honnête et brave guerrier jusqu’au Père-Lachaise.
Il y eut à l’église une oraison remarquable de Mgr Glandoz, et au cimetière des discours vibrants de patriotisme, et la foule se dispersa, après avoir salué, devant un des plus beaux monuments du Père-Lachaise, la veuve et la fille du général, en grand deuil.
La duchesse Berthe de Chandor et la baronne Cécile des Gravières, deux amies de la famille, reconduisirent Mme et Mlle Le Corbeiller à leur hôtel, et le marquis Valentin de Beaugency se traita de brute mauvaise et de fou ridicule d’avoir pu croire, l’avant-dernière nuit, à la présence d’Antonia au Moulin-Rouge.
Un excellent homme, ce vieux noceur ! Il avait beaucoup aimé le général Lucien et, redoutant le caractère fantasque de la belle-mère, il se proposait de veiller sur Ève.
Antonia et sa belle-fille avaient à peine échangé quelques paroles, en les premiers jours de deuil ; mais, bientôt, les repas – et conformément aux ordres de Mme la générale – les réunirent dans la salle à manger, cette salle à manger où, l’autre soir encore, le général Lucien présidait, honorant des mêmes attentions et de la même amitié sa femme et sa fille : la Bête et l’Ange.
Ève prenait de la nourriture ce qu’il en faut pour ne pas mourir, et elle s’absorbait dans ses idées chagrines. Qu’allait-elle devenir, maintenant seule avec sa belle-mère, auprès de cette femme qui toujours fut pour elle une énigme dangereuse et vivante ?... Pourrait-elle l’aimer ? Certes, elle allait lutter par respect pour la mémoire de son père, s’efforcer, déjà respectueuse, de se montrer amicale envers Antonia devenue sa tutrice ; mais cela était-il possible ? S’habituerait-elle jamais aux allures équivoques de cette femme dont, en ce moment même, elle sentait le regard persistant qui la bouleversait ?...
Or, ce soir-là, Ève, rêveuse, tressaillit à la voix de la marâtre, une voix sympathique et douce, d’une douceur de miel cachant le vitriol :
— Tu ne manges pas, mignonne... Je veux absolument que tu manges quelque chose !... Cette longue abstinence te rendrait malade…
La jeune fille se leva de table.
— Où vas-tu, mon enfant ? dit Antonia.
— Dans ma Chambre, mère ; j’ai l’intention de passer ma nuit à prier…
— Mais tu te tueras !... Je suis sûre que depuis deux jours tu n’as pas dormi une heure ?
— Vous non plus, ma mère.
— Oh ! moi, j’ai le devoir de me montrer plus énergique, ne serait-ce que pour te donner du courage !... Allons, puisque tu es souffrante, je vais t’accompagner là-haut et t’aider à te mettre au lit…
Cette proposition qui, venue d’une autre maman, eût semblé normale, retentit comme une menace et une injure aux oreilles de la vierge.
Dans une pudique rougeur, Ève balbutiait un refus et un merci ; la veuve l’enlaça par la taille et, gentiment, maternellement :
— Viens, ma chérie… A présent, plus que jamais, il faut que tu m’obéisses !
Mlle Le Corbeiller – malgré les anciennes aventures – ne voulut pas admettre une nouvelle ignominie, et elle se laissait conduire dans sa chambre où la générale la déshabilla, avec tous les soins d’une maman attentive, la coucha et, ayant « bordé » le lit, s’installa en un fauteuil.
— Dors, mignonne… Je veille… Toute la nuit, je resterai auprès de toi...
Mais Ève se dressait :
— Non !... Non !... Je vous en prie madame ?...
Antonia souriait toujours :
— Madame ? Encore madame ?... Est-ce que je te fais peur ?
Oh ! oui, elle lui faisait peur, la grande rousse, avec ses yeux étincelants et ses lèvres tremblantes de luxure, qui démentaient les maternelles paroles et les embrassades loyales… Et de quoi avait-elle peur ? Elle l’ignorait, en sa chasteté virginale, mais le souvenir des baisers d’Antonia et de phrases énigmatiques la troublaient.
Très respectueuse, elle murmura :
— Je désire être seule…
— Alors, tu me chasses ? C’est bon !... On s’en va, mademoiselle !
La générale embrassa Ève sur le front, alluma une bougie au candélabre ; mais, sur le point de sortir, elle courut vers le lit, et, enveloppant la jeune fille de ses regards de flammes :
— Tu as tort de me chasser, Ève ! Je serais si bien auprès de toi !... Je t’aime... Je t’aime beaucoup !... Je t’aime bien plus que tu ne le penses !
La jeune fille exprimait de nouveau son désir de solitude ; Antonia quitta la chambre.
Rien dans la conduite de Mme Barbe-Bleue, ce soir-là, ne fut de nature à amener un soupçon en l’esprit virginal ; et, tout de même, la marâtre disparue, Ève bondit de son lit, tira le verrou et, l’oreille à la porte, suivit les pas de la veuve, qui s’éloignaient dans les profondeurs de l’hôtel ; puis, elle s’agenouilla sur son prie-Dieu et dit une ardente oraison dans laquelle un nom d’homme : « César », vint se mêler à celui de son père.
Oh ! elle pouvait l’évoquer hardiment, le nom du bien-aimé ! Son père à elle, avant de mourir, n’avait-il pas entendu le secret du premier amour ?...
Pendant plusieurs jours, la générale demeura à l’hôtel de la rue Saint-Dominique, et jamais veuve ne se montra plus éplorée aux yeux des amis et des serviteurs.
Mlle Le Corbeiller voyait diminuer les appréhensions et s’évanouir des terreurs, et elle commençait, non pas à aimer la belle-mère – cela lui était impossible – mais à se sentir moins troublée et craintive en sa présence.
Antonia recevait les visites de condoléances avec une tristesse digne de son grand deuil et une onction majestueuse et sacrée, vraiment épiscopale ; et la nuit, lorsque tout dormait en l’hôtel, cette Messaline moderne dépouillait ses noirs vêtements, endossait une robe et un manteau de bal ou des habits masculins et, joyeuse, s’en allait errer toute seule, quelquefois accompagnée de sa fidèle Egyptienne.
C’est ainsi que durant ces quinze jours ou plutôt ces quinze nuitées, elle revit deux fois Trimardon, la première fois à la garçonnière de la rue de Londres, la seconde chez elle, en sa petite maison lointaine et mystérieuse, quai d’Orléans, la tour de Nesles, réduction Collas, dont lui parlait Ovide, le soir même où, après avoir tué le général, elle eut le cynisme de se pavaner au Moulin-Rouge.
Mme Barbe-Bleue lâcha Trimardon, sans un mot, ni un geste, comme elle lâchait tous ses amants et maîtresses, quand ils avaient cessé de plaire, et en leur laissant ignorer sa personnalité.
Isis faisait la navette de l’austère maison, rue Saint-Dominique, à l’hôtel joyeux du quai d’Orléans : là-bas, cette servante, et Olympe, une autre esclave, disposaient tout pour les sorties nocturnes de leur maîtresse, et Antonia y admettait quelquefois deux nobles amies, amoureuses comme elle de galantes aventures, la duchesse Berthe de Chandor et la baronne Cécile des Gravières ; elle autorisait même ces dames à y recevoir leurs amants.
Et c’étaient alors des saturnales parisiennes qui duraient jusqu’à l’aurore.
Ce soir-là, un mois jour pour jour, après les obsèques du général Lucien, la générale laissait Ève s’enfermer dans la virginale chambre et regagnait ses appartements.
Elle sonna, et, aussitôt, l’Egyptienne parut en le costume qui la faisait ressembler à une esclave de l’époque de Sésostris ou de Rhamsès le Grand : étoffes soyeuses, éclatantes, artistement drapées, longues épingles lumineuses dans la chevelure noire en casque.
— Eclaire partout ! ordonnait la générale.
Isis obéit, et l’appartement, chauffé comme une serre, étincela de bougies et de girandoles électriques, parmi les verdures et les fleurs.
— Les volets sont bien clos ?
— Oui, maîtresse.
— Pas une lueur ne peut s’apercevoir du dehors ?
— Assurément non, maîtresse.
— Berthe ?... Cécile ?
— Mme la duchesse de Chandor et Mme la baronne des Gravières seront ici à onze heures.
— En hommes ?
— Oui, maîtresse, en hommes.
— C’est à elles-mêmes que tu as parlé ?
— Oui, maîtresse, car il ne faut jamais se fier aux domestiques, surtout aux servantes.
— Excepté à toi, Isis ?
— Moi, je ne suis pas une servante dans le genre des autres, mais votre esclave !
— Bien !... Tout est prêt, femme ?
— Oui, maîtresse.
Elles passèrent dans le boudoir, et la générale constata que ses ordres avaient été ponctuellement exécutés. Partout, des roses rouges ou blanches garnissaient les murailles, et un médianoche, composé de viandes froides, de pâtisseries et de vins de Champagne, s’étalait au milieu des cristaux de Bohême, sur une nappe de satin blanc, brodée à la moscovite.
En son cabinet de toilette, la veuve se dévêtit de sa robe de deuil. Les dessous tombèrent, et, sur les monceaux de dentelles, la créature splendide qu’était Mme Barbe-Bleue apparut toute nue, dans l’éblouissement des lumières ; elle demeura longtemps devant la haute glace d’une psyché, orgueilleuse de son corps.
Et, chose étrange, ce corps si pur qu’on l’eût dit taillé dans le marbre de Paros, évoquait en même temps le torse d’un éphèbe et la gorge d’une courtisane antique : c’était Phryné, c’était Vénus Aphrodite, mais, c’était aussi l’Apollon Pythien ou mieux encore le jeune Grec Adonis.
Elle en éprouvait une allégresse délicieuse et roucoulait :
— Je suis belle, n’est-ce pas, Isis, je suis bien belle ?
Moins effarouchée que le fut, un soir, Ève, à pareille question, l’Egyptienne répondit :
— Vous n’êtes pas belle, maîtresse ; vous êtes la Beauté !
Isis avait raison : Mme Antonia était la Beauté , comme elle était le Vice, comme elle était le Péché, comme elle était le Sacrilège !
Mais la terrible et joyeuse aventurière ne voyait dans cette beauté qu’un instrument merveilleux de toutes les luxures.
Antonia savait rugir et se pâmer ; elle savait soupirer, se cabrer, et mordre, tantôt avec les lascivetés d’une fille de harem, tantôt avec les ardeurs animales d’un bel étalon du désert.
N’ayant jamais aimé, elle « blaguait » l’amour de ses compagnes. Jamais un homme ne lui inspira le moindre sentiment d’amitié ou d’estime : elle ignorait le coeur, ne demandait rien en dehors de la chair, et ceux-là étaient nombreux que ses caprices lui firent choisir dans tous les rangs de la société, depuis les hauts gentilhommes et les parvenus, les lutteurs et les gymnastes, jusqu’au « marlou », terreur de quelque barrière, qu’elle ne dédaignait pas d’aller exciter en les bouges.
Pour cette femme, cependant instruite, distinguée à ses heures, l’esprit, l’instruction, la science, le génie même chez un homme, demeuraient lettres mortes ; et, dans les mâles, elle cherchait seulement la vigueur, la santé, la taille, la carrure des épaules, le feu du regard et surtout le biceps d’amour.
Aux lesbiennes, elle demandait la grâce.
La veuve, ce soir-là, vibrait et rayonnait, avec la joie infâme de souiller cette maison en deuil.
Elle minauda :
— Alors, si tu étais un homme, Isis ?
Les yeux de l’Egyptienne flamboyèrent :
— Oh ! il n’y a pas besoin d’être un homme pour cela !
— Tu trouves ?
— Oui, maîtresse, oui ! Tous les hommes et toutes les femmes vous admirent, et les animaux eux-mêmes !
— Allons donc !
— Parfaitement, madame. Sultan, votre tigre, vous dévore des yeux, et mon âne, Kif-Kif, dresse, à votre approche, ses oreilles et exhibe une langue amoureuse !
Mme Le Corbeiller se mit à rire :
— Assez d’enthousiasme !... Donne-moi mon peplum ?
— Lequel, maîtresse ?
— Le plus léger… et tu me prépareras mes habits d’homme…
L’Egyptienne alla prendre dans une armoire ancienne un vêtement de fine batiste qui se rosa au contact des chairs de la belle générale.
Isis veillait dans l’antichambre, et, étendue sur sa chaise-longue, Mme Antonia lisait un livre de sa bibliothèque, et la lecture devait avoir pour elle un attrait puissant, car ses prunelles dorées et vertes s’allumèrent d’un rouge incendie.
C’était un exemplaire de Justine, l’oeuvre démoralisatrice, ignoble et absurde de l’auteur que les gentilhommes de son temps nommèrent le « Divin Marquis » ; de nombreuses gravures érotiques, mais magistralement exécutées, illustraient cette ordure.
La lectrice annota les marges de quelques feuilles, traduisit des vocables obscènes en des argots plus obscènes encore, l’argot des « loucherbems », qu’elle avait appris d’un garçon boucher de la Villette , l’argot des pierreuses, des marcheuses à la thune, à larantequet, à la crotte de pie, à deux rèches (à cinq francs, à deux francs, à cinquante centimes, à deux sous) que lui enseignèrent les filles des boulevards extérieurs, pendant ses vagabondages nocturnes.
Elle se leva, replaça l’ouvrage sur un rayon secret de la bibliothèque, en grondant :
— Je ferai lire Justine à Ève… Ça la réchauffera peut-être un peu, cette glace !
Et, comme si le nom de la douce et vertueuse fille évoquait en son esprit une idée depuis longtemps conçue, mais toujours vivante :
— Ces dames ne seront là que dans une heure… Je vais souhaiter le bonsoir au joli petit glaçon…
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