10.03.2008

A dix heures et demie...

A dix heures et demie, le jeune artiste monta dans un coupé du cercle, se fit conduire au Pont-National, renvoya la voiture et se dirigea vers le quai de Bercy.
Les passants étaient rares en ce quartier si animé, le jour ; et, dans la nuit profonde, on n’entendait que des roulements lointains de chariots et le clapotement des eaux grossies qui se brisaient contre les arches du pont ; çà et là, des becs de gaz éclairaient la chaussée de lueurs vagues ; mais, un peu plus loin, les lanternes d’un coupé semblaient les yeux d’un monstre cherchant l’énigme des ténèbres.
Brantôme vint droit à l’équipage, attelé de deux magnifique irlandais.
Il dit, en passant :
— César !
— Amour ! répondit quelqu’un, sur le siège.
Le noctambule leva la tête, stupéfait d’entendre une voix de femme, et, très égayé, en voyant, sous un capuchon rabattu, le visage bizarre du conducteur. On eût dit un géant hiéroglyphe descendu de quelque temple de Syrie ou d’Egypte, un de ces signes mystérieux que les Egyptiens employaient pour traduire leurs idées par l’écriture, et auxquels nos savants ne comprennent pas grand’chose.
— Montez, monsieur ; on vous attend ! invita l’étrange cocher.
C’était le moment psychologique, un nouveau Rubicon pour un César nouveau, et notre brave César franchit le Rubicon : il sauta dans la voiture, et les chevaux s’élancèrent.
Le coupé conduit par Isis arrivait quai d’Orléans. Une grille s’ouvrit, et l’équipage, après avoir traversé un vaste jardin, s’arrêta devant le perron d’un hôtel style Louis XV.
L’Egyptienne sauta à bas du siège et dégagea une des portières :
— Nous sommes arrivés, monsieur... Veuillez descendre ; je vais avoir l’honneur de vous guider…
Confiant la voiture à un groom, Isis frappa à la porte de la maison trois petits coups espacés irrégulièrement.
La porte obéit d’elle-même, comme déjà l’avait fait celle de la grille, et Brantôme, en pénétrant dans l’hôtel, à la suite de sa conductrice, se trouva en pleine obscurité.
Mais, à la résonance de ses pas sur des dalles, il comprit qu’il entrait dans une salle très grande, probablement le hall de la maison.
Une voix murmurait, lointaine :
— Avez-vous peur ?
Il cria :
— Non !
Aussitôt, une vingtaine de lampes électriques illuminèrent une pièce immense, au pavé de mosaïques, aux murailles de marbre rose, et peuplée de statues représentant la Force et la Beauté sous toutes leurs formes, originaux ou copies magnifiques de ce que l’art grec possède de plus pur et de plus suggestif ; ici, un Hercule terrassant le lion de Némée ; là, un autre Hercule poursuivant une biche ; un Apollon radieux conduisant son char de lumières ; une Diane surprise au bain par le chasseur Actéon, ce « voyeur » mythologique ; s’offrant, lascive et pâmée, aux ardeurs du Cygne ; et, en des attitudes diverses, mais toujours voluptueuses, Adonis, Antinoüs, Phryné, Aspasie, Sapho, Messaline.
Ebloui par ces merveilles, l’artiste demanda à la femme-cocher :
— Qui donc parlait, tout à l’heure ? Est-ce que je rêve ? Est-ce que je suis pochard ? Est-ce que je deviens fou ? Non ! J’ai bien entendu… Alors, d’où sortait cette voix ?
Sans répondre, l’Egyptienne, qui avait enlevé son caban et se montrait, vêtue d’étoffes brillantes, lui fit signe de le suivre.
A l’extrémité du hall, elle souleva une lourde tapisserie ancienne et dit, en montrant une chambre lumineuse, mais d’une nouvelle lumière :
— Monsieur Brantôme attendra en cette galerie... Madame ne tardera pas à paraître.
Elle s’inclina et sortit, pendant que Brantôme entrait dans la pièce voisine. 
Changement de décor !
Ce n’était plus le temple de l’art où se trouvait maintenant le jeune artiste, mais bien le sanctuaire de la science ou l’antre de la folie, et rien n’y indiquait une héroïne d’amour, et certaines choses y éloignaient de l’amour lui-même.
Le long d’une galerie, aux rouges et vertes clartés des lustres de fer, César parcourut un Musée des plus rares et des plus précieux.
Sous de grandes vitrines, une femme hottentote à côté d’un chef zoulou et d’un guerrier indien. Et, autour de ce groupe principal, des anthropophages de la Côte d’Or, des nègres de la Guinée , des Lapons, des Samoyèdes, des Coréens, des Aztèques, les nains de l’Amérique centrale.
Mais, en continuant ses observations, l’artiste ne pouvait plus admettre qu’il se trouvait chez une femme, ou bien la femme devait aimer le sang et se plaire au milieu des horreurs, et les amours aussi devaient être bizarres et monstrueuses.
Et le désir de voir et d’entendre la maîtresse de ce luxueux et étrange logis s’en augmenta chez le sculpteur.
Brantôme avait devant lui la collection complète des instruments de torture employés autrefois.
Il admira des ceintures de chasteté mieux ouvragées que celle du musée de Cluny, un assemblage obscène à rivaliser avec le « Cabinet secret de Naples », des fresques venues d’Herculanum, des bas-reliefs trouvés à Pompéi, des Bacchus, des satyres, des bacchantes, des idoles, des danseuses, et tous et toutes, d’un érotisme à faire se dresser le jeune et pâle duc Melchior de Javerzac et d’une indécence à faire rougir la Vrille , la Betterave et les pensionnaires du Perroquet Gris.
Puis, il longea la partie anatomique de ce musée universel, collection à la fois immonde et admirable, toute la sphère de l’organisme.
Il s’éloignait, plein de dégoût et rêveur.
Brusquement, les lumières de la galerie s’éteignirent, et César se vit encore prisonnier des ténèbres.
La salle où il attendait demeura obscure ; mais une immense baie s’entr’ouvrait dans la muraille, laissant voir, en une indécise clarté lunaire, un boudoir, ou plutôt un sanctuaire capitonné de satin bleu que rehaussaient des fleurs d’argent.
Sur un divan de velours noir, une femme était couchée, et les transparences de fines dentelles permirent à Brantôme d’admirer les splendeurs sculpturales du corps.
Une de ses jambes, presque nue, descendait du divan, et son pied marmoréen, chaussé d’une babouche orientale, reposait sur une peau de tigre royal ; ses bras ramenés au-dessus de sa tête en une courbe gracieuse, se perdaient à demi dans les masses profondes, soyeuses, brûlantes et comme électrisées de sa chevelure fauve. Son visage, dont la partie supérieure demeurait cachée sous un loup de satin noir, révélait seulement un menton volontaire, des lèvres humides, une denture éblouissante et le dessous de ses narines roses.
César allait bondir sur cette volupté humaine ; mais le souvenir de sa jeune adorée le retint immobile au seuil du temple ; puis, le démon de l’art vécut seul en l’artiste ; les chairs de l’homme s’apaisèrent ; l’idée d’amour elle-même s’envolait et il murmurait en extase :
— Quel modèle !... Quelles impeccables proportions ! Quelle académie superbe !
II fut sur le point de tirer son album de sa poche et de « croquer » le vivant chef-d’oeuvre.
La voix d’Antonia, l’organe qui, dans hall, demandait : « Avez-vous peur ? » le fit tressaillir.
Mme Barbe-Bleue disait, voluptueuse :
— Pourquoi ne approchez-vous pas ?... César, vous savez bien que c’est vous que j’attends... que je désire… Allons, venez près de moi et dites que je suis belle !

Le sculpteur était loin d’être un timide ; il passait même pour un hardi et robuste galant auprès des femmes ; on citait de lui d’amoureuses prouesses.
Cependant, il se sentit tout drôle et se contenta d’énoncer :
— Oh ! oui, madame, vous êtes belle !
Antonia le força à s’asseoir sur un coussin près d’elle et, tout à coup, l’enlaçant de ses bras nus, vivant collier de chairs palpitantes et parfumées, elle rugit :
— Comme tu es beau !... Je t’aime !... Je t’adore !... Je te veux ! Entends-tu, je te veux !
Alors, et bien naturellement, le mâle qui dormait en l’artiste s’anima ; il lui sembla que rien n’existait plus pour lui en dehors de cette enchanteresse dont l’aimant vital l’attirait, dont l’haleine le grisait, dont l’odeur, une odeur de verveine et de seringat, un souffle de rut, le pénétraient.
Eperdu de désir, il la tenait enlacée, lorsque, tout à coup, il eut la vision de ces mêmes cheveux fauves s’enroulant sous un chapeau de deuil et dans l’encadrement d’un long voile de veuve.
II cherchait à deviner les traits de la femme par-dessous le loup. N’avait-il pas déjà entendu cet organe aux vibrations de métal et en même temps qu’une autre voix douce et pure ?
Mme Le Corbeiller lui tendait les bras, surprise de sa retraite :
— César, mon César, mais viens donc ?
Se levant, il demanda :
— Qui êtes-vous, madame ? Je veux voir votre visage !
— Que t’importe, si je te plais et si je t’aime !
— Je veux voir votre visage ! répéta le jeune artiste.
Lentement, la Barbe-Bleue ôta son loup de satin noir.
— Vous !... vous !... madame ! s’écria Brantôme… Oh ! misérable que je suis !
Mais Antonia s’accrochait à lui, l’enserrait dans ses bras, malgré les efforts de César pour la repousser, et elle clamait :
— Oui… moi… Antonia !... Etant veuve, n’ai-je pas le droit d’aimer, et, millionnaire et belle, celui de choisir ? Je te ferai riche, César ! Je te ferai heureux !... Je te ferai puissant, toi qui as éveillé en mon être un amour nouveau, un amour prêt à tous les sacrifices !
II se dégageait enfin :
— Laissez-moi, madame !... Je vous en supplie, laissez-moi ?
Et comme en un rêve, il murmura, évoquant le nom de l’aimée :
— Ève !... Ève !... Pardonne ?...
Mme Barbe-Bleue se dressa, ramenant sur son corps les dentelles écartées, et toujours belle et plus majestueuse avec sa luxuriante toison épandue en fauves dorures le long des blancheurs de ses reins :
— Ève !... Pourquoi as-tu prononcé ce nom ?
César éclata :
— Parce que je suis un misérable !... Parce que, dans ma folie... grisé... fasciné, ébloui par vos irrésistibles charmes, j’ai pu oublier un instant Mlle Ève, la joie de mes yeux et de mon cœur !
— Alors, tu l’aimes ? glapit Antonia, les dents serrées.
— Oui, madame, je l’aime ! répondit hautement le jeune artiste, et je n’aimerai jamais qu’elle !
La veuve eut un rugissement de tigresse blessée et hurla :
— Ah ! tiens, va-t’en !... Je te tuerais !
Brantôme l’observait encore, tant il la jugeait splendide en sa fureur presque animale.
— Mais, va-t’en donc !... criait Mme Barbe-Bleue, en marchant sur César, le front haut, l’oeil allumé… Pourquoi restes-tu ici ? Est-ce encore pour me dire que tu l’aimes cette fille, insignifiante et bêtasse comme une pensionnaire ?... Mais, regarde-moi donc, malheureux, et ose la comparer à moi !
A mesure qu’elle lançait les mots, Antonia se dépouillait de ses voiles. Et, se rapprochant de lui, le frôlant de ses chairs nues, elle haletait :
— O mon César, prends-moi !
Devant une femme aussi désirable et qui n’eut pas été Mme Le Corbeiller – la belle-mère d’Ève – César aurait, sans doute, oublié un moment son pur amour ; mais, devant Antonia, le plaisir lui apparut comme un inceste précurseur de la bénédiction nuptiale.
II voulut atténuer par la douceur de sa parole ce que son refus avait de choquant pour Antonia :
— Je vous l’ai dit, madame, j’aime Mlle Ève Le Corbeiller, et ma plus grande espérance est d’avoir l’honneur, un jour, de lui offrir mon nom…
— Jamais, monsieur, jamais… tant que je vivrai, tant qu’il circulera une goutte de sang dans mes veines, tant qu’il restera une lueur de volonté dans mon cerveau, je ne permettrai un pareil mariage !
Brantôme s’inclina, sans mot dire, mais une implacable volonté se lisait sur son visage.


A la hâte, Mme Barbe-Bleue s’était rhabillée, se drapant d’une dalmatique de satin rouge.
Elle paraissait tout à fait calme, alors qu’à la Messaline emportée et voluptueuse succédait une Messaline réfléchie, vindicative et sanguinaire :
— Voulez-vous autoriser encore une question… monsieur César Brantôme ?
— Parlez, madame.
— Mlle Ève Le Corbeiller, ma belle-fille et pupille, vous aime-t-elle ?
— A elle seule, madame, il appartient de vous répondre, déclara très respectueusement le sculpteur.
— C’est bien... Je l’interrogerai…
Mme Barbe-Bleue toucha un bouton électrique et dit à la servante qui entrait :
— Isis, qu’on mette à la disposition de M. Brantôme le coupé qui l’a amené !... Frédéric montera sur le siège…
Avant de partir, le jeune artiste saluait la générale Antonia Le Corbeiller, comme si aucune démonstration amoureuse n’avait en lieu, et il ajoutait d’une voix émue :
— Madame, j’ai fait un rêve, et, ce rêve, dès que je serai sorti d’ici, va s’effacer de ma mémoire pour ne jamais y revenir... Je vous en donne ma parole d’honneur !
Elle lança, hautaine :
— Oh ! vous pouvez clabauder dans Montmartre ou à votre cercle, boulevard des Italiens, que la générale Antonia s’est offerte à vous et que vous l’avez dédaignée ! Moi, je suis veuve et libre, je ne risque rien... Et vous, ceux qui me connaissent, vous traiteront d’idiot, et les autres ne vous croiront pas ! Allez, monsieur ! Bavardez ! radotez !... Je m’en f… !
Mais, le beau jeune homme disparu, toute la colère et tout l’orgueil de la générale s’évanouirent ; et, pour la première fois de sa vie, en dehors des hypocrisies de son deuil, elle pleura ; elle pleura, parce qu’elle se sentait vaincue.

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