10.03.2008
Isis, après avoir accompagné...
Isis, après avoir accompagné Brantôme, revint auprès de la générale.
— Vous pleurez, maîtresse ?... Qui donc vous a fait de la peine ?
— Lui !
— Ce monsieur que Frédéric emmène en voiture ?
— Oui, lui !... Oh ! je puis bien te dire cela à toi, la confidente de toutes mes actions, à toi, ma servante et mon amie, incapable de me trahir... Je l’aime, Isis, je l’aime !
L’Egyptienne contempla, ahurie, celle qu’elle avait baptisée « Mme Barbe-Bleue » ; puis, osant un rire :
— Maîtresse, entre nous, ce n’est pas le premier soir que vous aimez un bel homme ?
— Mais lui ne m’aime pas !
— Eh bien, c’est qu’il n’a pas regardé maîtresse ou qu’il manque de goût !... A Paris, ils ne sont pas rares les beaux hommes, et maîtresse se consolera demain avec un autre… M. Ovide Trimardon, par exemple !
Antonia saisit l’esclave par un bras, et, violente :
— Il veut épouser Ève ! Et moi, entends-tu, Isis, je ne veux pas qu’il l’épouse !
— Ah ! M. Trimardon veut épouser Mlle Le Corbeiller ?
— Il s’agit bien de ce boule-dogue !... Je parle de M. César !
Isis dit, très grave :
— Je comprends... Il est pauvre... et la belle-fille de maîtresse est trois fois millionnaire...
— Alors… tu crois ?...
— Oh ! maîtresse, je suis sûre !... M. Brantôme est artiste : donc, il se connaît en beauté !... Comment voulez-vous alors qu’il puisse établir une comparaison entre vous et Mlle Ève ? Comment voulez-vous qu’il puisse vous préférer cette petite poupée brune ?... Maîtresse, ce que cet homme cherche, ce qu’il désire, ce sont les millions de Mlle Le Corbeiller, et, pour lui, l’argent domine l’amour !
Des rires éclataient, venant d’une autre partie de l’hôtel.
— Ces dames sont arrivées ? demanda la générale.
— Oui, maîtresse, depuis une demi-heure.
Mme Barbe-Bleue arrangea sa coiffure, replaça sur son visage le masque de velours noir, et vint rejoindre dans la salle à manger les compagnes habituelles de ses débauches.
Au milieu des lumières et des fleurs, la duchesse Berthe de Chandor et la baronne Cécile des Gravières, à moitié nues, en des peplums d’étoffe soyeuse, enlaçaient de leurs bras aristocratiques deux individus, amants de passage, attirés, comme le fut César, par des lettres anonymes.
C'étaient deux mâles vulgaires, mais beaux et forts : l’un, Daniel Bardy, un blond svelte et frisé, à l’oeil bleu, plastronnant en une redingote brune, ténor léger à la Gaîté-Rochechouart ; l’autre, Polydor Vélu, un grand diable, en complet à carreaux gris et blancs, avec un nez de pirate et d’épaisses et sombres moustaches, écuyer au cirque Fernando.
— Eh quoi ! seule, Régine ? fit Mme des Gravières, à l’entrée d’Antonia.
— Et le beau chevalier que tu devais nous présenter, cette nuit ? ajouta Mme de Chandor.
Antonia se mit à rire, du rire sonore qui évoquait les vibrations des cordes graves de sa harpe :
— Ma chère Octavie, et toi, ma non moins chère Diane, le beau chevalier en question n’a pas osé affronter l’éclat de vos prunelles, et cette nuit, je resterai veuve !
Régine, Octavie, Diane étaient les noms de guerre que se donnaient les trois amies en leurs escapades aventureuses, et la duchesse et la baronne s’abritaient sous un loup, comme la générale.
Polydor Vélu bondissait vers Antonia :
— Veuve, cette nuit, vous ?... Allons donc !... Est-ce que je ne suis pas là, moi, que diable !
Cécile le retint par le bras :
— Eh bien... et moi... infidèle ?
L’écuyer du cirque Fernando campa un baiser sur les épaules merveilleuses de la baronne :
— Toi... tu dois être belle sous le masque, Octavie, et je t’adore, avec l’espoir de t’admirer tout entière… mais, tu sais le proverbe : quand il y en a pour une, il y en a pour deux... surtout entre amies...
Près de l’écuyer, le ténor de la Gaîté-Rochechouart , un peu moins brutal, enlaçait Diane.
— Chers messieurs, dit l’amphitryonne, vous devez respecter nos masques, et ces dames et moi ne tolérerons pas la moindre infraction à cette règle ! Vous vous contenterez de ce qu’on vous laissera voir !
Et comme elle actionnait un système électrique, les lumières se multiplièrent instantanément, et du parquet entr’ouvert surgit une table somptueuse, que vinrent encadrer des lits à la romaine, éblouissants de pourpre et d’or.
Sur la table, les cristaux et l’argenterie, les délicates ciselures portaient, au lieu de chiffres révélateurs, un Amour aiguisant ses flèches ; le long d’une nappe de batiste brodée à la russe serpentait un « chemin » de lilas blancs, de violettes et de roses, et autour du medianoche : truffes sous la serviette – terrines de gibier – corbeille de fruits – glaces – Plombières – on voyait des urnes antiques renfermant les crus les plus illustres du Bordelais et de la Bourgogne , tandis que les bouteilles de champagne « se frappaient » dans leurs seaux modernes. Les convives buvaient en des calices d’or. Et, pour ciel à toutes ces splendeurs le plafond représentait une oeuvre digne du Louvre : L’Amour et Psyché, de F. Verheyden.
Voilà pourquoi la fille du dompteur de Hambourg, la meurtrière du pacha Muhieddin, du consul Emile Glandoz et du général Lucien Le Corbeiller était pauvre, malgré ses aubaines ; voilà pourquoi elle devait à tous les usuriers de Paris une somme égale ou à peu près à son dernier héritage ; voilà pourquoi elle cherchait un amant vieux et millionnaire dont les libéralités lui permissent de continuer la vie et de régaler ses gigolos !
— Ma parole d’honneur ! cria le ténor, si je ne m’appelais pas Daniel Bardy, si je n’étais pas chanteur, et si je n’avais pas, demain, à la Gaîté-Rochechouart , une répétition qui m’embête, je me croirais rajeuni de deux mille ans et assister à une des petites orgies de la décadence romaine !
Antonia fit un signe, et les trois femmes bondissant sur Vélu et sur Bardy, les revêtirent de toges écarlates tirées d’une armoire et les couronnèrent de roses.
C’était l’habitude de la maison.
Ténor et écuyer, sous le feu des vins, se crurent transportés en un pays de rêves ; et ces rouleurs de mauvais lieux, habitués aux propos et aux gestes des filles de bas étage, n’avaient jusqu’alors rien entendu ni rien vu qui approchât de ce qu’ils virent et entendirent, en cette nuit de saturnales, où finalement, les masques tombèrent.
Ivre, Antonia se livra avec ses invités aux folies de son tempérament.
Paris s’éveillait lorsque les deux hommes, vêtus de leurs habits ordinaires et gratifiés chacun d’un joli petit cadeau, – une attention de ces dames, et d’autant plus légitime qu’ils avaient résisté au désir de voler un peu d’argenterie, – sortirent de la mystérieuse maison.
Ils longeaient le quai d’Orléans, sous la brume hivernale.
L’écuyer releva le col de son modeste pardessus, et le gibus sur l’oreille, il dit au ténor ; engoncé dans une fausse fourrure :
— Eh bien, mon cochon, qu’est-ce que tu penses de tout ça ?
— Mon vieux, c’est épatant ! Voilà mon opinion !
Ces deux êtres, inconnus l’un de l’autre, la veille, se tutoyaient maintenant comme des « aminches ».
— Octavie est bien !
— Diane est bien !
Et, ensemble :
— Mais la Régine ! Oh ! la Régine !
— Je connais l’adresse, dit Polydor ; je reviendrai, un de ces jours !
— Si l’on t’invite... Mon ami, les dames chic, faut pas les brusquer !...
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